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AIKIDO et LIBERTE - Daniel TOUTAIN

AIKIDO et LIBERTE - Daniel TOUTAIN

Article publié dans le hors série " Spécial Aikido" de Karate Bushido.

AIKIDO ET LIBERTE

Daniel TOUTAIN a débuté l’Aikido en 1968 avec Masamichi NORO Sensei dont il a été l’assistant jusqu’en 1978. Il a ensuite suivi très assidûment l’enseignement de Nobuyoshi TAMURA Sensei pendant de nombreuses années. Après tout ce temps passé auprès de ces Maîtres réputés, il est devenu l’élève de Morihiro SAITO Sensei, Maître « historique » qui fût l’un des plus proches disciples du Fondateur de l’Aikido en charge de son Dojo et de l’Aiki Jinja à Iwama depuis sa disparition en 1969. Pendant une dizaine d’années Daniel TOUTAIN s’est formé au Japon auprès de ce grand Maître en tant qu’uchideshi (élève interne) dans le Dojo de O Sensei Morihei Ueshiba à Iwama. Il a invité SAITO Sensei trois fois en France et l’a régulièrement suivi lors de ses différents déplacements en Europe.

Daniel TOUTAIN fait partie des rares personnes dans le monde a avoir reçu le grade de 6ème Dan directement de Morihiro SAITO Sensei. Il est aujourd’hui le Directeur Technique de Iwama Ryu International Academy qui regroupe les Dojos de 13 pays.

Daniel TOUTAIN nous propose ici une réflexion sur l’Aikido et ses techniques à travers son expérience auprès de Morihiro SAITO Sensei.

Il est intéressant de constater à quel point l’Aikido peut être interprété et ressenti différemment selon les personnes qui le pratiquent. Plusieurs grands « courants » on essaimé à travers le monde et un simple clic sur internet nous emmène dans des présentations très variées de l’art. On y trouve même des variantes des plus farfelues, mais elles ne seront pas prises en compte ici. Au regard des multiples façons d’aborder techniquement l’Aikido, on a parfois l’impression qu’il s’agit de disciplines sans lien entre elles plutôt qu’une discipline codifiée, structurée et identique pour tous. Ainsi, pour certains il est question de savoir se défendre efficacement en cas d’agression et pour d’autres un moyen d’améliorer les qualités physiques ou la santé. D’autres encore recherchent une discipline corporelle et mentale afin de mieux utiliser l’énergie (ki) tout en mettant l’accent sur l’aspect relationnel, etc… On peut certainement considérer que l’Aikido englobe tout cela et que chacun a raison, orientant sa pratique en fonction de ses propres buts.

Selon SAITO Sensei qui fut mon Maître, cet art aspire au développement spirituel de l’individu à travers l’acquisition de vraies techniques de combat dont le but n’est plus le combat, mais la résolution des conflits par la non-violence. Dans la philosophie de O Sensei, l’Aikido correspond bien à une voie pour unir les êtres humains dans une « famille universelle » où prédomine la bienveillance. Cependant, si l’Aikido a autant d’interprétations aujourd’hui c’est parce qu’il s’est développé à partir de la transmission de disciples du Fondateur qui ont eux-mêmes mis en exergue ce qui les avait le plus sensibilisé à cet art. Ces Maîtres ont introduit progressivement leurs propres modifications selon leurs compétences et aspirations personnelles. Ce phénomène s’est surtout développé entre le début des années cinquante et la fin des années soixante, mais n’a cessé de se répandre ensuite.

L’essor international de l’Aikido a pris forme dans les années cinquante. On peut donc constater que l’Aikido généralement pratiqué aujourd’hui correspond plus aux interprétations qui en ont été faîtes par tous ces Maîtres qui sont à l’origine de ce développement qu’à l’art d’origine du Fondateur lui-même. Il s’agit là d’un fait historique qui ne porte aucun jugement, je n’en aurais ni la prétention ni l’impudence. Cette constatation a été largement confirmée par Stanley Pranin, directeur d’Aiki News et authentique historien de l’Aikido, dans un article où il fait très justement remarquer ceci : il est facile de reconnaître les élèves d’un professeur à travers leur manière d’exécuter les techniques car ils adoptent les mêmes attitudes que leur enseignant. Hors, ajoutait Stanley dans cet article, cela n’est pas flagrant chez ceux qui ont retransmis l’art de O Sensei Morihei Ueshiba. Tous ont des formes et des techniques qui ne laissent pas transparaître clairement celles du Fondateur. Selon lui, ces différentes interprétations de l’Aikido sont dues essentiellement à l’absence du Fondateur au moment de la vulgarisation de l’Art car il s’était retiré à Iwama. Avant cette retraite dans la Préfecture d’Ibaraki il voyageait beaucoup, donnant des cours en différents endroits du Japon et était peu présent dans son Dojo. C’est pourquoi ses élèves d’alors durent la plupart du temps assumer le Dojo eux-mêmes et ne passèrent que quelques années dans ces conditions avec le Maître. C’est précisément plus tard à Iwama, sur une période qui dura du début des années quarante jusqu’à la fin de sa vie, que le Maître élabora techniquement l’Aikido. A cette époque, rares furent ceux qui suivirent véritablement son enseignement au quotidien et eurent la chance d’être les témoins des modifications apportées aux techniques. Tous les futurs maîtres d’après guerre ne côtoyèrent O Sensei qu’occasionnellement car ils étudiaient à Tokyo sous la direction de Kishomaru UESHIBA, le fils du Fondateur. Les modifications apportées à Iwama constituèrent pourtant la base technique de l’Aikido que O Sensei pratiqua jusqu’à la fin de sa vie. Il ne faut pas oublier non plus que Maître UESHIBA était un homme d’un autre temps, issu de la Tradition du Budo, donc pas très concerné par les questions d’organisation et d’administration. Véritable « artiste martial », il ne consacrait son temps qu’à son entraînement et à sa recherche, ce qui apporte un éclairage supplémentaire sur le fait que d’autres que lui ait pris en charge, à leur façon, la structuration et le développement de l’Aikido.

Stanley Pranin relate également sa surprise le jour où il découvrit l’existence de l’édition d’origine, très limitée, du fameux livre « Budo » écrit par le Fondateur en 1938. Ce livre montrait déjà les fondements de l’Aikio perpétué par Morihiro SAITO Sensei. Pendant 23 ans SAITO Sensei est resté auprès de Maître UESHIBA à Iwama, lui servant de partenaire dans ses recherches. Il fut présent chaque jour pour assister à l’évolution apportée par son Maître, étant même parfois son seul partenaire d’entraînement. J’ai le souvenir encore très vivant des fois où Maître SAITO nous expliquait comment O SENSEI en arriva à modifier et à améliorer telle ou telle technique comme tai no henko, ryotedori shihonage , etc… Il serait trop long et trop compliqué ici de rentrer dans les détails, mais O SENSEI ne fit pas les choses au hasard. Son Aikido était très logique et très réaliste. Lorsqu’il débuta dans le Dojo du Fondateur, SAITO Sensei pratiqua en effet les techniques telles qu’elles sont montrées dans le livre Budo. Il eut la chance d’assister à leur transformation progressive jusqu’à leur forme définitive. Il s’agit souvent de détails, mais ces détails font toute la différence pour rendre les techniques plus efficientes dans l’esprit que voulait insuffler le Fondateur. Ainsi, par exemple, on peut voir dans le livre Budo que tai no henko est exécuté en plaçant une seule main devant soi. Ceci fut modifié en plaçant les deux mains de manière symétrique devant le centre pour obtenir une plus grande stabilité et offrir plus de possibilités (voir photos 1 – tai no henko avant la période Iwama, comme montré dans le livre Budo et la photo 2 - la forme définitive à partir de la période Iwama). Ce détail a une grande importance dans cet exercice qui constitue la base de tous les mouvements Ura (photos 3 – 4 – 5). SAITO Sensei nous montrait souvent les différentes étapes franchies pour peaufiner ryotedori shihonage avant que le Fondateur n’adopte la version finale. Il était toujours question de détails car l’exécution globale de la technique ne variait pas vraiment, mais ces détails s’avèrent indispensables pour que soit possible l’harmonisation avec l’attaque d’un partenaire puissant. Dans ce livre Budo on peut constater que Maître UESHIBA donnait déjà des points clés qui sont restés inchangés. C’est en particulier le cas pour shomenuchi ikkyo, kotegaeshi (photos 17 et 18), iriminage (photos 19 à 21), etc… SAITO Sensei pouvait facilement décrypter le livre Budo car c’était la forme de pratique avec laquelle il avait débuté et il connaissait tous les rouages des changements opérés par O Sensei. Il considérait d’ailleurs que cet ouvrage restait incompréhensible pour la plupart des pratiquants . C’est pourquoi il entreprit de publier avant sa mort un livre intitulé «Takemusu Aikido - explications sur le livre Budo». J’ai eu le privilège de servir de partenaire pour les photos du livre et d’écouter les commentaires précis de SAITO Sensei à cette occasion. Même lorsqu’il n’apparaissait pas sur les prises de vues il était bien présent pour nous indiquer, à son fils Hitohiro et à moi-même, tout ce que nous devions faire dans les moindres détails. C’était très émouvant de le voir s’enthousiasmer au fur et à mesures des démonstrations quand il se remémorait des anecdotes vécues auprès de Maître Ueshiba à propos de certaines techniques. Il dégageait une énergie incroyable en nous expliquant comment son Maître faisait telle ou telle technique. Il aurait pu continuer pendant des heures, mais tout n’a pas pu être pris en compte et photographié… Ces moments magiques resteront gravés à tout jamais dans ma mémoire et dans mon cœur.

Morihei UESHIBA créa l’Aikido en puisant ses sources dans des arts martiaux très anciens dans lesquels il excella, mais il donna une autre forme et un autre sens à toutes ces techniques redoutables qui firent leurs preuves dans le passé guerrier du Japon. L’Aikido débute donc avec Maître UESHIBA et c’est bien la raison pour laquelle il est primordial de s’y référer, au risque de s’égarer dans une voie sans véritables fondations. Cela paraît très sensé et ne surprend personne quand il est question d’étudier la musique, la danse, etc… La grande majorité des professeurs admet la nécessité d’acquérir des bases solides pour atteindre un haut niveau. Encore faudrait-il savoir de quelles bases il s’agit. Celles du Fondateur, car elles existent et sont précises, ou bien celles de tel ou tel enseignant qui au fil du temps a construit sa propre logique ? Certains considèrent que tout cela est dépassé, qu’il faut s’adapter à son époque et être libre d’innover. On retombe là dans l’éternel conflit entre Tradition et Modernité. Un jour, lorsque j’étais à Iwama, scrutant les moindres recoins du Dojo du Fondateur, je m’amusais à penser que ce Dojo ne répondait vraiment pas aux normes exigées par les ministères des sports. Et pourtant je me trouvais dans le Dojo du créateur de l’Aikido, à l’endroit même où tout a commencé. A force de vouloir moderniser, légiférer et surprotéger tout le monde, le sens originel risque peu à peu de se perdre. Car dans les Dojos traditionnels la sécurité vient de la vigilance, chacun doit apprendre à s’adapter pour se protéger et protéger les autres. Tous capitonnages et protections d’obstacles aurait été considéré comme contraire à l’état d’esprit qui doit animer l’entrainement. L’existence de ces normes de sécurité est sans doute une bonne chose, mais avec cette anecdote je veux attirer l’attention sur le fait qu’une modernité qui ne garde pas de solides racines dans la Tradition prend le risque de dénaturer le sens d’origine. Issu de disciplines très anciennes, l’Aikido reste en réalité profondément moderne dans ses principes car il véhicule des valeurs universelles et intemporelles. Les références techniques utilisées peuvent parfois sembler figées dans le temps ou archaïques, comme par exemple l’utilisation du sabre. Pourtant elles englobent des concepts qui constituent un point de départ et peuvent s’adapter en permanence. Le message de l’Aikido est donc contenu dans ses techniques telles qu’elles ont été construites par le Fondateur, d’où l’importance d’une grande rigueur sur ce plan. Il ne peut être fait n’importe quoi techniquement au risque de perdre le sens profond de l’art ! Voilà pourquoi il est si important de garder un attachement à l’enseignement de Maître Ueshiba qui se serait limité à faire des conférences s’il avait voulu exprimer le sens de sa démarche autrement qu’à travers des techniques. C’est bien parce que le sens profond se trouve dans la pratique et la sensation qu’il n’a cessé de démontrer physiquement, jusqu’à la fin de sa vie, le message qu’il voulait transmettre.

La spécificité de l’Aikido c’est de donner le moyen de comprendre ce message d’harmonie à travers l’expérience d’une application physique avec un partenaire. Non pas avec un partenaire complaisant, ce qui d’ailleurs fait souvent dire à des observateurs non avertis que l’attaquant donne l’impression de « se laisser faire », mais avec un partenaire sincère dans ses attaques ou saisies. Une pratique complaisante ne peut qu’engendrer une illusion et finalement une frustration si le but est bien de démontrer, comme c’était le cas du Fondateur, que la technique permet réellement de contrôler sans violence une attaque puissante et sincère. Toute la philosophie et la spiritualité doivent prendre leurs racines dans quelque chose de concret car elles sont le reflet de la pratique. L’Aikido vise à l’éveil spirituel de l’être humain. C’est à travers les épreuves que l’on fait son expérience et que l’on grandit. Le partenaire a donc un rôle important à tenir dans cet échange nécessaire à cette remise en question. Chercher à s’améliorer sans fin pour découvrir la signification profonde de l’art. C’est toute la base de l’Aikido qui fut transmis à Iwama, d’abord par le Fondateur, puis par SAITO Sensei. Dès mon premier séjour au Japon, SAITO Sensei m’a accueilli en me précisant que le Dojo d’Iwama où je venais suivre son enseignement était le Dojo de Maître UESHIBA. Etant le gardien de ces lieux depuis la mort du Maître, il avait le devoir d’y divulguer exactement ce que son Maître y enseigna. Il n’avait de cesse de répéter que O Sensei fut son seul et unique professeur. Cela ne l’a pas empêché d’allier parfaitement tradition et modernité en organisant l’enseignement qu’il avait reçu de son Maître afin de le rendre plus accessible à tous. Tout en restant fidèle à l’héritage technique et spirituel qu’il reçu de O Sensei, Maître SAITO a su en adapter la transmission grâce à une classification claire et à des méthodes d’apprentissage plus modernes.

SAITO Sensei insistait sur l’importance de connaître avec précision les bases définies par O Sensei avant de créer son propre style car il n’était pas contre cette idée, au contraire. Maître SAITO était une personne magnifique dans le sens où il laissait une entière liberté à ses élèves. Il était juste très strict et sans concessions sur la bonne exécution de ce qu’il nous inculquait, cette rigueur étant la marque d’un bon professeur. Il souhaitait que chacun préserve les bases authentiques de Maître Ueshiba comme point d’ancrage avant l’expression d’un «Aikido personnel». A la fin de sa vie le Fondateur utilisait plus souvent le terme « Takemusu Aiki » que l’appellation Aikido. Takemusu Aiki signifie la création sans fin de techniques, une création spontanée. Mais cela ne se décide pas du jour au lendemain, c’est un état qui ne peut se manifester qu’après des années et des années de pratique sérieuse pour maîtriser les fondements de l’art. J’ai commencé cet article en faisant référence aux différents courants qui existent aujourd’hui. Il est évident que cette tendance ne fera que s’accentuer. C’est le propre de l’homme que de vouloir être libre et c’est tellement mieux ainsi. Mais il n’en faut pas moins rester fidèle à des valeurs traditionnelles et les garder comme « port d’attache ». Plus les années passent et plus j’ai cette conviction.

Je suis également persuadé que l’échange et le respect favorisent l’évolution. Alors on peut faire le rêve utopique de voir un jour les pratiquants d’Aikido, tous « courants » confondus, se retrouver unis dans un système qui reconnaîtrait et respecterait chacun, avec ses différences et dans le respect de sa recherche, sans prise de pouvoir de l’un sur l’autre. Il faut juste savoir que cela existe déjà dans certains pays ou l’Aikido s’est structuré officiellement sous cette forme…

L’Aikido prêche l’harmonie. Sera t-il possible de démontrer dans les faits, comme dans les techniques, que cela ne se limite pas à de belles paroles ?

Les 6 principes fondamentaux qui constituent la spécificité de l’Aikido :

  • Hanmi : toutes les techniques commencent à partir de la position hanmi (photos 6 et 7). C’est notamment ce qui permet de réagir contre plusieurs attaquants. Il suffit d’observer attentivement tous les documents existant sur O Sensei pour constater que cette position est omniprésente.
  • Awase : s’harmoniser avec le partenaire.
  • Kokyu : c’est la « force » en Aikido. C’est un bon placement de la respiration et des hanches, les épaules sont relâchées (photos 9 à 14).
  • Le Cercle : l’Aikido s’exprime dans le cercle et ce principe anime toutes les techniques
  • Utiliser un système de levier : Les techniques trouvent leur efficacité grâce à cette loi mécanique.
  • Atemi et KiaÎ : sans l’utilisation des atemi, il est impossible d’exécuter certaines techniques. Il ne s’agit pas de coups portés pour blesser, mais pour faire diversion ce qui n’exclut pas leur réalisme. Le Fondateur disait, selon SAITO Sensei, que l’Aikido était composé à 99% d’atemi (photos 15 et 16).

Un autre point fondamental consiste à ne pas regarder la main, le pied, ou l’arme de celui qui attaque. Cela empêche de se fondre avec son mouvement pour s’harmoniser avec sa force et surtout d’avoir une vision globale en cas d’encerclement. La position Hanmi et le respect de ce principe sont inculqués dès l’étude des premiers mouvements de base dans l’école Iwama. Ensuite, l’élève peut passer tout naturellement à des formes plus avancées avec un ou plusieurs partenaires (photos 23 à 26).

Daniel TOUTAIN

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