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Interview Daniel TOUTAIN par Léo TAMAKI pour le magazine Dragon

Interview Daniel TOUTAIN par Léo TAMAKI pour le magazine Dragon

Daniel Toutain, la Voie de la liberté

Interview Daniel TOUTAIN par Leo TAMAKI

Magazine « DRAGON » NOVEMBRE 2012

Il y a peu de pratiquants qui ont eu la chance d’étudier avec les trois maîtres proches du Fondateur de l'Aïkido : Noro Masamichi, Tamura Nobuyoshi, et Saïto Morihiro. Il n'y en a qu'un qui soit devenu leur intime et ait passé dix ans auprès de chacun d'eux. Daniel Toutain est l'un des adeptes qui a eu un des parcours les plus riches de l'Aïkido. Près d'un demi-siècle après avoir débuté, il est aujourd'hui l'un des maîtres de la discipline. Dragon magazine l'a rencontré pour vous.

Par Léo Tamaki

Comment se passent vos journées?

(rires) Quand je ne suis pas en voyage pour diriger des stages, je débute ma journée par mon entraînement personnel, à sept heures du matin. Cela consiste à faire une séance de méditation suivie de la pratique des suburis du ken et du jo. Je travaille sur diverses choses à d’autres moments de la journée, mais c'est la base de ma pratique quotidienne. Tous les mois nous avons des sessions uchi-deshis. La journée commence de la même manière. Cependant le programme est plus complet car il y a plusieurs cours. Lors de ces stages spécifiques, je dois m’occuper des élèves et mon entraînement personnel passe évidemment au second plan. Le perfectionnement des suburi constitue donc a base de mon travail quotidien.

(Note de l'auteur: -Ken: Epée, sabre. Désigne le sabre de bois en Aïkido. Aussi appelé bokken ou bokuto.

-Jo: Bâton. En Aïkido il fait environ 1,28m.

-Suburi: Exercice où l'on répète des mouvements fondamentaux. Coupes au ken, frappe au jo, enchaînements.)

Que recherchez-vous dans ces suburis?

(rires) La perfection ! L’unité totale entre le corps et l’arme.

Pratiquer encore et encore les suburi est le plus précieux conseil que m’ait donné mon Maître, Saito Sensei. « Creusez, fouillez… un trésor est caché dedans ! » La Fontaine (rires).

J’ai vu un reportage sur Pablo Casals, grand violoncelliste. Le journaliste lui demandait comment se déroulaient ses journées et il a répondu ceci : "Aussitôt levé, ma journée débute avec des gammes au piano, suivies de gammes au violoncelle. Ensuite seulement, après mon petit-déjeuner, je commence à travailler différents morceaux." Son programme quotidien m'avait impressionné. Je me suis dit que si un tel virtuose et Maître dans son art continuait à se perfectionner ainsi chaque jour, il y avait là une clé pour chercher la perfection. J’ai vu d’autres programmes sur de grands danseurs et ils expliquaient la même chose !

Cela démontre qu’il faut rester un éternel étudiant ! Je vois trop souvent des professeurs qui ne s’entraînent plus ! En se contentant d’un acquis on ne peut que régresser. Il faut se remettre en question pour avancer. C’est important pour soi, et si on enseigne, c’est aussi un enseignement pour ses élèves. Un enseignement par l’exemple !

Ce travail approfondi et répété des bases est donc le plus précieux conseil que j’ai reçu de Saïto senseï. Il m’a dit : « pratique et perfectionne tes suburi chaque jour, tu verras, tes techniques à mains nues s’amélioreront elles aussi ». Alors mes journées sont programmées ainsi, avec les suburis. Je suis même allé jusqu’à en faire 2500 chaque matin il y a quelques années de cela !

Je préfère me consacrer aux techniques à mains nues en soirée. L’habitude sans doute, c’était comme cela à Iwama aussi. J’aime donc pratiquer la méditation et les suburi tôt le matin, lorsque tout est encore calme. Je débute toujours par une séance de méditation assez courte, quinze minutes en général, mais nécessaire. Un des buts de l'Aïkido est la recherche de l'harmonie, de l'unité. Le travail des suburis permet de rechercher l'unité entre le corps et l’arme utilisée. Chercher à faire corps avec le jo, le ken, en faire un prolongement de nous-même. Ce travail d'unité sur soi permet de découvrir beaucoup de choses en nous. Il faut d'abord trouver l'harmonie en soi avant de pouvoir s'harmoniser avec les autres. C'est un travail toujours perfectible, sans fin.

Le travail quotidien des suburis est une pratique de base qui me permet de rester en contact avec le fond de la discipline. C’est une sorte de « misogi », purification. Au fil du temps, cela va donc au delà du simple fait de parfaire un geste…

(N.d.a. : -Pablo Casals: 1876 – 1973; Célèbre violoncelliste, compositeur et chef d'orchestre.)

Quels sont vos axes de recherche actuels?

Je travaille beaucoup en ce moment sur la notion de vide. Les mouvements de l'Aïkido se fondent sur des lois naturelles. Le vide en fait partie, le vide est… partout. Un de mes élèves physicien m’expliquait de manière très scientifique comment notre corps, et la matière en général, sont essentiellement constitués de vide. Je serais bien incapable de reprendre ses explications en détail ! (rires) Mais nous savons que cela est présent partout. C’est très bien exprimé dans la peinture chinoise par exemple ; les vides sont aussi importants que les traits de peinture eux-mêmes, ils « remplissent » le tableau. Dans la musique aussi, les silences ont tout autant d’importance que les notes. Et il en est de même en Aikido. Lors de l'exécution des mouvements, on est trop souvent concentré sur les phases de "plein", alors que celles de "vide" sont tout aussi importantes.

Je travaille aussi sur le fait que le partenaire soit contrôlé sans ressentir aucune violence. C’est le but que l’on doit atteindre en Aïkido. Evidemment je suis passé par différentes étapes, notamment par une étape où j’avais besoin de marquer mes techniques. Je voulais me prouver qu’elles fonctionnaient. Aujourd'hui je cherche plutôt le point d'harmonisation avec le partenaire. Auparavant le partenaire pouvait sentir la technique que j’allais appliquer et il la sentait ! (rires). Ce n’était pas toujours agréable pour lui lorsqu’il était projeté ou immobilisé. On va dire que maintenant je recherche plus à faire en sorte que le partenaire se retrouve au sol sans violence et qu’il réalise à ce moment là seulement quelle technique a été appliquée. C’est ma recherche en tout cas. Je trouve que cette notion de vide a également un rapport avec le « lâcher prise ».

La notion de rythme est également un autre élément fondamental en Aikido. Chaque technique a son propre rythme. Des moments d’accélération sont nécessaires dans l’exécution à certains moments. Saito Sensei insistait sur ce point. C’est donc quelque chose que je cherche également à perfectionner.

Pensez-vous que vos élèves doivent passer par l'étape où "ils marquent des points"?

On enseigne les choses que l'on vit au fur et à mesure. Il y a des changements, une évolution, et on transmet ce que l'on ressent. Lorsque j’enseigne, mes explications sont forcément imprégnées de ma propre recherche du moment. J’invite donc mes élèves à travailler dans ce sens. Pour moi, comme pour les élèves, les choses que l'on nous dit ne trouvent pas toujours immédiatement un écho en nous. Parce qu'il y a ce que l'on veut nous transmettre d'un côté, ce que nous entendons de l’autre, et...ce que nous croyons. Je comprends donc qu’il soit inévitable de passer par certaines étapes avant d’ouvrir les yeux et j’ai surtout envie de dire le cœur. J’ai donc tendance à être de plus en plus indulgent, bien que très strict sur certains points. Il est primordial de respecter le rythme et l’évolution de chacun. On ne peut pas forcer les gens à comprendre les choses. Il faut que cela vienne d'eux-mêmes et corresponde à leur démarche, à leur recherche. A partir de là les choses se font naturellement.

Etes-vous satisfait des changements dans votre pratique?

La première chose qui me vient à l’esprit est de répondre que je me sens de plus en plus en paix, de plus en plus serein dans ma pratique. Je ressens que mon travail va de plus en plus dans ce sens là aujourd’hui et j'observe en parallèle que ma relation avec les gens change aussi. Je me sens de mieux en mieux dans ce fonctionnement là, dans tous les domaines de la vie. Parce que c'est un tout, tout est lié. J’étais différent plus jeune, il m’en a fallu du temps pour comprendre des choses simples et évidentes ! (rires)

L'Aïkido est issu du Daïto ryu. Savez-vous ce que O Senseï a modifié au niveau technique?

Je ne connais pas le Daïto ryu, donc je ne peux pas me prononcer. Saïto senseï donnait parfois des exemples sur shomen uchi ikkyo par exemple, pour démontrer que les modifications apportées par le Fondateur correspondaient à cette recherche d’harmonisation avec le partenaire.

Ce que je connais mieux par contre, ce sont les évolutions dans la pratique de O Senseï, car Maître Saïto nous expliquait souvent les modifications apportées par son Maître à Iwama. Avec ryote dori shiho nage, par exemple, il montrait trois étapes différentes d’évolution dans la pratique de O Senseï. Jusqu'à la phase finale qui correspondait le plus à l'esprit d' « awase » de l'Aïkido, à cette recherche d’unité.

Saïto Senseï a-t-il aussi connu une évolution dans son travail, comme maître Ueshiba?

J'ai connu Saïto senseï les dix dernières années de sa vie. Si on regarde des films lorsqu’il était plus jeune, et que l’on compare avec ce qu'il faisait à la fin de sa vie, on retrouve en réalité les mêmes points clés. Mais sa façon d'exécuter les techniques a évoluée, oui.

Dans les premiers livres et films de maître Saïto qui ont été réalisés peu après la mort du Fondateur, je pense qu'il était dans une phase de digestion. L'exécution des techniques a ensuite évoluée, vers une maîtrise extraordinaire, mais les points fondamentaux sont toujours restés strictement identiques.

Maître Saïto est réputé pour la pédagogie qu'il a mise au point. Pouvez-vous nous en parler un peu plus?

Saïto Senseï a dû adapter son enseignement, particulièrement pour les armes, lorsqu’il s’est trouvé devant un groupe de personnes. Il avait étudié les armes le matin avec O Senseï, à la manière traditionnelle, c’est à dire au contact direct du Maître. Sa compréhension était donc passée d’abord par la sensation. Saito Sensei nous disait souvent que pour le Fondateur la notion de décomposition (1-2-3 etc…) n’existait pas. L’Aikido, c’est 1. Il nous expliquait qu’il avait lui-même élaboré une méthode de progression en décomposant les mouvements le jour où il s’est trouvé dans la situation d’enseigner les armes de l’Aikido à un groupe important. Il ne lui était plus possible de faire ce travail direct de Maître à disciple basé uniquement sur la sensation comme il l’avait fait avec Maître Ueshiba. Il a donc mis au point une façon de transmettre où le rôle de chacun est décomposé afin que les mouvements soient précis et exacts. Cependant il nous disait toujours, "J’utilise cette pédagogie, un, deux, trois… mais l'Aïkido ce n'est pas cela. L’Aikido c’est un mouvement ininterrompu !"

Saïto Senseï était un pédagogue hors pair et j’utilise son système pédagogique. Mais notre pratique ne s’arrête pas là. C'est juste un outil, un premier pas. Les formes doivent devenir de plus en plus fluides une fois ce stade maîtrisé. Maître Saito enseignait à la fois le kihon (bases) et le ki no nagare (techniques fluides) dans un même cours à Iwama. Si cette approche pédagogique et cette pratique donne le moyen de maîtriser les bases et permet de développer la puissance dans les hanches, avec des positions basses et stables, il ne faut pas oublier qu’il est tout aussi important de passer à une forme dynamique et fluide. Chaque système a ses avantages et… forcément ses inconvénients si l’on n’est pas averti et vigilent. J’ai souvent constaté que certains pratiquants pouvaient maîtriser cette forme de travail décomposé, mais s’y enfermaient et avaient ensuite du mal à passer à une forme plus fluide. L’esprit doit rester libre pour que le corps soit libre. Tous mes Maîtres, Noro Sensei, Tamura Sensei et Saito Sensei, m’ont enseigné cela. Il faut apprendre à être précis dans ses technique et décomposer les mouvements est sans doute un excellent moyen d’y parvenir, mais ensuite il faut « être en mouvement ». On peut décortiquer une fleur, mais en même temps une fleur décortiquée n’est plus une fleur…

J’insiste beaucoup plus sur cet aspect aujourd’hui.

Comment définiriez-vous l'Aïkido?

(rires) Je vais essayer d'être concis. Pour moi l'Aïkido est un moyen de comprendre et de vivre l'importance du moment présent. L’Aikido nous démontre l’impermanence des choses et le principe du non attachement (ne pas confondre avec l’indifférence). Tout est en perpétuel changement, en perpétuel mouvement, en perpétuelle évolution. C’est le fonctionnement de notre univers. On peut être ou ne pas être d’accord avec cela, mais c’est ainsi. Parfois, en observant les animaux et la nature on apprend beaucoup. Quiétude et énergie nous sont alors révélées sans réflexion, juste ressenties !

Etre dans une présence totale à chaque instant c’est aussi être dans la continuité. On peut constater et ressentir cela dans les techniques élaborées par le Fondateur de l’Aikido. Je suis persuadé que ce travail, exécuté en étant sensible à ce qu’il révèle, permet de prendre conscience des travers de l’Ego et conduit donc à la Paix intérieure. Et cette paix intérieure nous ouvre la voie de la paix avec les autres.

Quelles sont les limites techniques de l'Aïkido?

C'est une question qui mériterait d’être démontrée physiquement. Je dirai qu'à partir du moment où on ne retrouve pas certains point fondamentaux dans l’exécution des techniques, on ne peut plus parler d'Aïkido. Des éléments comme la position hanmi, la notion de cercle, de kokyu, d'awase, sont essentiels.

L’Aikido comporte des points communs avec d'autres arts martiaux. On peut retrouver des techniques semblables à kote gaeshi, shiho nage, etc… dans d'autres disciplines. En revanche, la manière dont elles sont appliquées, ainsi que leur finalité, sont totalement différentes en Aikido. Si on perd ces points de repères, notamment la notion de recherche d'harmonie avec le partenaire, on s'éloigne tout simplement de l'Aïkido.

C'est une définition vaste de la discipline.

Oui. Pour travailler dans ce sens, on peut utiliser différentes orientations. On peut pratiquer avec un partenaire qui suit le mouvement de façon un peu exagérée et qui participe pleinement à la création de l'harmonie. C'est une démarche. On peut aussi avoir partir du principe que le partenaire est un authentique attaquant avec lequel nous allons devoir nous harmoniser. C'est plutôt le travail que proposait Saïto senseï et, à priori, le Fondateur, La finalité dans les deux cas est d’obtenir l'harmonie. Le but est de réunir, de protéger, et non pas de diviser, de casser. Les moyens vont être un peu différents en fonction de chacun, mais au fond il est important de rechercher la même chose : l’harmonie, car c’est la finalité de l’Aikido. Tous les moyens sont bons à partir du moment où un pratiquant d’Aikido est honnête, qu’il ne cherche pas à créer d'illusions et ne triche pas. Je pense aussi, malgré tout, qu’il faut s’intéresser à ce qu’enseignait vraiment le Fondateur sur le plan technique, au risque de partir à la dérive dans une recherche aussi vaste.

Cependant, je ressens sincèrement les choses de cette façon aujourd’hui, bien qu’ayant été plus intransigeant et attaché à une seule vérité il fût un temps… L’essentiel reste que les gens sortent de leur séance d’entraînement en se sentant mieux, plus heureux, l'esprit plus ouvert, que la pratique améliore leurs relations avec les autres, leur vie. On peut espérer ainsi à une société meilleure et à plus de paix dans le monde…

Y a t il d'autres maîtres que les Senseïs Noro, Tamura et Saïto qui vous ont marqué?

Il y a eu Nino Bernardo avec qui j’ai étudié le Wing Chun, un Maître Chinois né à Macao, d’où son nom d’origine portugaise. Il était lui-même le disciple et représentant pour l’Europe d’un des plus proches élèves de Yip Man à Hong Kong, Sifu Wong Shun Leung..

Il y a eu Ritsuke Otake Senseï, du Katori Shinto Ryu, que j’ai eu le privilège de recevoir trois jours dans mon dojo à Paris à la fin des années soixante dix. Son passage fût très court, mais sa personnalité si attachante, empreinte d’une grande simplicité et gentillesse, m’a vraiment marqué. Sa rencontre est encore très présente dans mon esprit. Une maîtrise au plus haut niveau et des connaissances qui m’ont beaucoup impressionné. Un grand Maître !

Lors de ce court passage dans mon Dojo, il était accompagné par Kaminoda Sensei, Maître de Iaïdo, Jodo, ainsi que d’autres arts anciens, une personnalité du monde du Budo.

Vous avez récemment revu Maître Noro. Que représentait cette rencontre pour vous?

J’ai été si heureux de le revoir ! C'était émouvant parce que je ne l'avais pas revu depuis des années. Tant de souvenirs me sont revenus en mémoire ce jour là. J'ai retrouvé sa façon de s'exprimer et son humour si particulier. Tout cela m'a replongé dans ces années passées à ses côtés et j’en étais vraiment ému. J’aurais voulu que cette journée ne se termine pas… C’était quelque chose d'important pour moi, car j’ai pu le remercier pour tout ce qu'il m'a apporté. J'ai toujours été reconnaissant à Noro Sensei et Tamura Senseï pour tout ce qu’ils m'ont donné, chacun de façon différente. Avec mes Maîtres, cela a toujours été une affaire de cœur.

Que retenez-vous de son enseignement?

Noro Senseï a été mon point de départ et cela m'a beaucoup marqué. Ce que j’ai appris avec lui m’a toujours servi, que ce soit au niveau postural, solidité dans la souplesse ou la liberté de mouvement. Il avait un Aïkido très spontané, très créatif. C'est quelque chose qui habitue à ne pas travailler de façon fermée, à pouvoir changer, improviser dans un mouvement ou une situation particulière. Grâce à ce travail, j’ai toujours pu m'adapter rapidement dans tout ce que j’ai abordé par la suite. On peut facilement reconnaître quel est ou a été le professeur d’un élève en observant la manière de pratiquer de cet élève. Quand j'étais chez Noro Senseï, c’était le cas. C'est logique, je copiais. Ensuite j'ai pris naturellement les attitudes de Tamura Senseï quand j'ai étudié avec lui. Et dans mon expérience Wing Chun, il en a été de même. Noro Senseï m’a vraiment enseigné une liberté dans l’utilisation du corps et cela m’a toujours aidé. Noro Sensei est un génie du mouvement. J’ai revu des films de lui récemment, sortes de trésors restés cachés jusqu’alors et cela m’a rappelé à quel point son Aikido était beau. Je reste admiratif de son travail. Fluidité, rapidité, puissance et…élégance. Je me souviens encore de ces années passées « entre ses mains » en tant qu’uke ! (rires).

Ces bases acquises durant des années auprès de Noro Sensei et Tamura Sensei m’ont vraiment facilité les choses lorsque je suis arrivé au Japon, à Iwama, pour suivre l’enseignement de Saito Sensei.

Vous semblez aujourd'hui intéressé par l'aspect spiritualité de l'Aïkido.

C'est quelque chose qui m'a toujours intéressé, même si j'étais plus préoccupé par les questions techniques auparavant. Dans le passé je sentais que c'était important, cela m'attirait, mais je n'arrivais pas à faire le lien entre les aspects spirituels et la technique, la vie quotidienne. Ce n'était pas le moment probablement. Maintenant c'est quelque chose qui se fait naturellement.

La philosophie bouddhiste m’intéresse parce qu'elle me paraît… évidente. Et j'ai actuellement beaucoup d'intérêt pour l'œuvre de Eckhart Tolle. Je pense que la spiritualité doit être en corrélation avec la pratique et le quotidien. Une approche qui ne serait qu’intellectuelle ne m’intéresse pas. Je veux du concret, du ressenti.

En parlez-vous avec vos élèves?

Pas pendant les cours. Les cours sont réservés à la pratique, même s’il m’arrive de suggérer de temps en temps que ce que l'on fait à un sens, afin de donner quelques indications. C’est surtout lors de conversations en dehors du tatami qu'il m'arrive d'en parler, mais de façon naturelle, si ces questions sont abordées bien sûr. Je suis simplement heureux de donner des pistes, de conseiller à ceux qui sont en recherche les ouvrages qui me permettent personnellement d’avancer. Je suis tout aussi preneur de conseils pour de bonnes lectures car je pense qu’il est vital de rester un éternel étudiant ! Avec le temps et l’expérience on peut réaliser que finalement tout est révélé dans les techniques si on les applique correctement. La transformation personnelle se fait progressivement, en étant confronté à différentes situations qui amènent forcément à une réflexion sur le sens de ce que l’on expérimente.

Vous avez fondé un nouveau groupe, appelé Fundamental Aikido Association (FAA). Pouvez-vous nous en dire un peu plus?

FAA est une association internationale regroupant des Dojo de plusieurs pays. A travers FAA, mon but est de préserver et promouvoir les fondements de l'Aïkido tels qu’ils étaient transmis par mon Maître Morihiro Saito. C’est le point de départ à partir duquel chacun pourra ensuite exprimer l'Aïkido en fonction de sa personnalité. Je souhaite ainsi transmettre les fondements que je considère immuables dans notre art et à partir desquels la créativité de chacun pourra s’exprimer ensuite. Cette association est ouverte à tout le monde, à tous ceux qui veulent découvrir ou perfectionner les fondements de l’Aikido. Je tiens beaucoup à ce qu’il y règne également un esprit convivial et amical afin que l’Aikido y soit pratiqué avec enthousiasme et avec joie. Il n’y a aucune place pour les querelles de groupes ou fédérations, etc… enfin tout ce qui n’a rien à voir avec l’Aikido. Juste privilégier et donner la priorité aux bonnes relations humaines. C’est aussi l’enseignement que j’ai reçu de Saito Sensei.

J'ai eu la chance dans ma vie de rencontrer Saïto Senseï, qui avait préservé l'héritage technique d'O Senseï. Je voulais aller à la source parce que j'avais connu l’Aikido avec des Maîtres qui avaient déjà personnalisé leur Aïkido. C'était passionnant et cela m'a beaucoup apporté, mais je voulais savoir ce qu'il y avait au départ. J'ai reçu ce cadeau de Saïto Senseï. Cependant, cet enseignement ne m'appartient pas, je dois le transmettre. C'est ma seule façon de remercier mon Maître, parce qu'au fond c'est à cela qu'il avait consacré sa vie.

Je veux donc préserver fidèlement ces bases techniques, mais en même temps je me sens libre. Je veux aussi mettre l’accent sur le fait qu'à partir de bases solides on peut tendre vers une forme plus spontanée et plus créatrice. On peut sortir du cadre et c’est même souhaitable car l'Aïkido n'est pas quelque chose de fermé et de limité. Cependant, les principes contenus dans les bases doivent rester intacts, au risque de perdre le sens profond de l’Aikido.

Pensez-vous que maître Saïto serait heureux de voir le développement de son enseignement aujourd'hui?

Oui. Il est parti trop tôt et malheureusement il n'a pas vu ce développement. Je sais qu’il en serait vraiment heureux.

La dernière fois que je lui ai rendu visite, sa maladie avait évolué très vite et il était cloué au lit, paralysé. Je savais qu’il en était à un stade avancé et c’est pourquoi j’étais allé au Japon pour le saluer une dernière fois. Lorsque je suis entré dans sa chambre, la première chose qu’il m’ait dite a été : "gomennasaï.". Il s’excusait de me recevoir allongé à cause de sa paralysie ! Evidemment j’essayais de cacher mon émotion et mon chagrin. Il m’a demandé ensuite : "Comment va ton dojo? Comment ça se développe ?". C’est une chose qu’il me demandait toujours quand j’arrivais au Japon, mais même là il s’est d’abord préoccupé de moi. Il ne s’est pas plaint, à aucun moment n’a évoqué ses souffrances. Avant de le quitter, j’ai pris sa main dans mes deux mains et lui ai juste dit : "Prenez soin de vous Senseï.". Je le voyais pour la dernière fois et je suis allé pleurer dans le jardin…

Alors oui, je suis certain que s'il voyait le développement aujourd'hui, il en serait très heureux. Son enseignement n’avait pas pour but de former des clones. Saito Sensei a toujours encouragé la recherche personnelle. Il était juste très strict sur le fait de respecter les bases enseignées par O Sensei Ueshiba. Le but de l'Aïkido est que les gens se découvrent eux-mêmes, qu'ils soient eux-mêmes à 100%. Donc à la fois il y a un élément de base structuré, sur lequel on peut s'appuyer et qui fonctionne, mais il n'est pas fait pour y rester enfermé. Il est fait pour que chacun puisse s'exprimer librement par la suite. Je pense que l’on peut faire un parallèle avec d’autres arts de ce point de vue.

Vous avez abandonné la référence à Iwama?

Autrefois Saïto Senseï utilisait l’appellation « Aïkido traditionnel » pour ce qu'il enseignait. Il a utilisé ensuite les noms Takemusu, Takemusu Aïki, Iwama Takemusu, Iwama ryu. Saïto Senseï m’a dit lui-même un jour que le nom avait peu d'importance, que le plus important était la pratique en elle même. Puisque Iwama Ryu était le dernier nom de référence, c'est le nom que j’ai gardé pendant un certain temps. A un moment donné, j’ai eu l'impression qu’en parlant d'Iwama ryu on perdait une certaine identité par rapport à l'Aïkido, alors que l’on ne fait rien d’autre que de l’Aikido. Cela m’a semblé important de le rappeler de cette façon, en mettant le nom Aikido dans l’intitulé de notre association. Mais la raison principale, c’est qu’Iwama a pour moi maintenant un sens plutôt historique. Autrefois, lorsque Saïto Senseï était vivant, se référer à Iwama avait une raison d’être puisque puisqu’il y enseignait et que c’était le Dojo auquel j’étais rattaché. Aujourd’hui ce n'est plus le cas et la véritable attache que l’on garde c'est les fondements de l’Aikido enseignés par Saito Sensei qui, ne l’oublions pas, était un des plus grands Maîtres de l’Aïkikaï. J’ai donc simplement voulu mettre cela en avant pour être cohérent avec la situation actuelle. La référence technique dans FAA reste Saito Sensei bien évidemment.

La FAA décerne-t-elle des grades?

Oui, par mon intermédiaire, puisque Saito Sensei m’en avait donné la responsabilité de son vivant. Dans la majorité des pays où FAA est représentée, nos grades sont directement homologués par l'état ou les fédérations nationales. Mais tout cela est secondaire.

Est-ce vous qui faites passer les grades?

Tous les Dojo Cho font passer les kyus et il y a aussi une autonomie pour les examens Dan. A partir de 3ème Dan les Dojo Cho peuvent examiner les Shodan dans leur propre Dojo, et à partir de 4ème Dan ils peuvent examiner les Nidan. Mais uniquement dans leur Dojo et avec leurs élèves. Saïto senseï était attaché à cette façon de fonctionner pour donner plus de responsabilité et d’autonomie aux Dojo Cho. Le grade a une autre valeur lorsqu'il est reçu de celui qui transmet l’enseignement. Cette autonomie donne également une reconnaissance aux Dojo Cho, ce qui est très important pour l’évolution et le développement de chacun. Je m’occupe de tous les grades plus avancés, mais parfois aussi des shodan et nidan lorsque cela m’est demandé. En fait, je perpétue ce qui se passait du vivant de Saito Sensei qui signait les diplômes des candidats qu’il m’avait autorisé à examiner en son nom.

Comment se situe la FAA par rapport aux fédérations nationales?

J'ai envie de dire, au-delà. Dans le sens où en France par exemple, nous regroupons des gens de différentes fédérations tout comme des indépendants. Chaque pays a ses lois et son fonctionnement. L’Aikido dépend du Ministère des Sports dans la plupart des pays, mais au Chili, par exemple, l’Aikido dépend du Ministère des Armées. Tout cela ne me regarde pas finalement, chaque professeur membre de FAA gère son Dojo comme il le souhaite. En ce qui me concerne, j’ai affaire à des gens, à des individus. Chacun fonctionne donc librement en fonction de ce qui convient ou qui est nécessaire. Je n’ai pas à me mêler de toutes ces questions de fédérations oude compagnies d’assurance (rires).

La raison d’être de FAA est de réunir les professeurs et les pratiquants autour de la pratique. Notre seul but est de nous perfectionner dans ces fondements transmis par Saito Sensei, même si mes autres Maîtres ont aussi une influence dans ma perception de ces fondements. Ma seule exigence, c’est que les Dojo Cho désirant représenter officiellement FAA s’engagent à y transmettre l’enseignement qui en fait son identité, sinon cela n’aurait aucun sens bien évidemment.

Pouvez-vous nous parler du Sakura dojo?

Sakura Dojo est le Dojo Central de FAA. Il est situé à Aywaille en Belgique, dans la proximité de Liège. C'est Michel Close, un passionné de notre groupe en Belgique, qui rêvait d'avoir un jour un dojo de ce type. Il a réalisé ce rêve. C’est un Dojo traditionnel réservé à plein temps à l’Aikido. Des installations modernes et confortables donnent la possibilité d’accueillir des uchi-deshis. Il y a également du terrain devant le Dojo et un espace extérieur a été aménagé pour la pratique des armes de l’Aikido en plein air, comme cela se faisait à Iwama au Japon. On peut ainsi reproduire le mode d'enseignement qu'il y avait à Iwama. Michel a mis ce dojo à la disposition de FAA. Nous y avons donc aussi notre siège social. Carlo Van Parys, Dojo Cho et professeur de Michel, est un pratiquant de haut niveau reconnu en Belgique qui a également contribué à l’aboutissement du projet FAA, avec le soutien de nombreuses personnes. Je les en remercie du fond du cœur.

Que sont les stages uchi-deshis?

Ce sont des stages de plusieurs jours qui sont proposés une fois par mois, avec des cours quotidiens spécifiques. Des élèves de tous niveaux et des professeurs du monde entier viennent ainsi se perfectionner. Certains ont même déjà réservé leur place jusqu’en Mai prochain ! C'est une formule qui permet vraiment d’étudier de façon approfondie, en petits groupes, tout en nouant des liens d’amitié entre tous.

Quels sont vos projets pour le futur?

Continuer à me perfectionner et aider au mieux un maximum de gens. Je me sens soutenu dans cette démarche car aujourd’hui tous les outils sont réunis pour cela au sein de FAA.

Merci Senseï.

Merci à vous.

Daniel Toutain sera présent à la 6ème Nuit des Arts Martiaux Traditionnels qui a lieu le 24 novembre à la Grande Halle Carpentier. Toutes les informations sur www.leotamaki.com

Léo Tamaki

Léo Tamaki pratique les arts martiaux depuis plus de trente ans. Après être passé entre autres par le Judo, le Kung-fu et le Karaté il débute l’Aïkido qu’il enseigne aujourd’hui dans toute l'Europe. Il enseigne à Paris et retourne plusieurs fois par an au Japon où il suit notamment l’enseignement de Kuroda senseï.

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